Giorgio avait deux passions: le rugby et les boules. Le rugby lui avait laissé des muscles, un joli torse et le goût de la stratégie. Les boules, lui donnaient une belle réputation , celle du "meilleur tireur" de la région aixoise.
Je découvris ces obsédés de la petite sphère avec beaucoup d' amusement, me demandant toujours si un bouliste était réellement un sportif...Au printemps, les tournois se succédaient régulièrement, une fois par semaine. Et quand le week-end arrivait, c' est avec plaisir que je mettais de côté mes tracas pédagogiques pour m' ouvrir naturellement aux stades poussiéreux, aux scores conflictuels, aux barbecues improvisés et aux sympathies spontanées qui naissaient rapidement entre les épouses des différents joueurs. L' heure était à la convivialité et à la simplicité. Je recevais avec gratitude ce que la vie me donnait, sans me poser plus de questions. J' avais connu auparavant tellement de remous que mon âme aspirait à une vie plus tranquille.
Durant ce mois d' août 89, en Espagne, près de Valencia, le terrain de pétanque nous avait vus presque tous les jours. Au début, Giorgio avait du mal à remporter les concours. Il se mesurait à de grands amateurs et il doutait de ses compétences. La nervosité déportait ses tirs. Puis, peu à peu, et sur mes encouragements sans cesse renouvelés, sa concentration revenait. Son adresse se peaufinait et son poignet gauche lui redonnait enfin de belles satisfactions. Giorgio retrouva sa complète maîtrise et remporta plusieurs trophées qu' il fêtait à chaque fois très bruyamment avec une joyeuse équipée.
J' avais bien remarqué cette tendance qu' il avait à s' éterniser autour d' une bouteille de pastis...Mais bon, il avait bien, lui aussi, le droit de décompresser un peu, après les affres de son divorce difficile. Et puis, "la boule" avait sa loi...Chaque joueur perdant ou gagnant payait sa tournée et tous devaient y faire honneur. Alors, durant de longues heures, sur le coin d' un comptoir, les verres ne désemplissaient pas. Leur couleur mordorée ne changeait presque pas au rajout d' eau, tant les doses d' alcool versées étaient importantes. Tous les exploits se racontaient indéfiniment, à la manière de ces vieilles bonnes femmes qui n' arrêtent pas de radoter. On buvait encore et encore, sans soif, jusqu' à l' étourdissement, et mon inquiétude n' y aurait rien changé de toute façon.
Nos vacances se déroulaient quand même bien. Nous étions là, tous les quatre, à Sagunto. Gladys et Titi se délectaient à leur nouvelle complicité et on aimait les voir courir ensemble au bord de la plage ou dans la folle effervescence d' une féria. Le temps passait gentiment et, au fur et à mesure que la mer et le soleil nous doraient, les bonnes tables venaient parachever avec délice notre sentiment de plénitude.
Un soir pourtant, la veille de notre départ, alors que les enfants venaient de sortir et que je terminais la vaisselle, Giorgio s' effondra, sans motif apparent, muet dans sa douleur. Couché dans la pénombre de la chambre, il ne bougeait plus. Les rivières de larmes qu' il avait tant retenues coulaient librement à ne plus s' arrêter. Elles emportaient tout...sa peine, ses rancunes, mais aussi son bonheur nouveau. Elles me racontaient en même temps, les frustrations, les défaites de son coeur soumis, ses espoirs stériles, ses chemins d' infortune, ses impasses, ses combats.
Je compris que sa jolie garce lui manquait. Ses yeux devaient continuer à la chercher partout, sur les places comme sur le sable, puisque c' est ici, à Sagunto, qu' il était déjà venu avec elle. Misère de tous les instants quand les souvenirs vous assaillent trop...Les lèvres de Giorgio prirent au bout d' un moment les contours de la souffrance profonde et ses mains ne me cherchaient même plus. Elles s' étaient refermées sur le mal de l' absence et sur l' absurdité de nos vies.
Les enfants rentrèrent plus tard que d' habitude. Ils avaient voulu profiter de leurs dernières heures de liberté. Nous quittions les lieux le lendemain matin, très tôt. Aussi fallut-il tout ranger dans la maison louée, tout nettoyer, boucler les sacs, emballer les provisions qui restaient. Ces actions se firent à trois, sans goût, sans ardeur, Titi s' étonnant de voir son père si fatigué.
Cette dernière nuit passée en Espagne a été bizarrement torride et froide à la fois. Si la chaleur m' empêchait de trouver rapidement le sommeil, mon esprit, lui, ne pouvait oublier le visage de Giorgio et ses rictus de torture... En fait, j' avais entendu les pleurs d' un homme qui n' arrivait pas à tourner la page. Je n' étais pour l' heure que sa bouée de sauvetage...Allait-il avoir la force de s'y agripper solidement? Je ne savais plus rien de lui, ni de mes sentiments. J' étais perdue dans le marasme de mes certitudes pulvérisées.
Solange Arcamone
( à suivre...)
Publié par little stella à 09:38:36 dans rencontre | Commentaires (12) | Permaliens
En cette période de retour de vacances, soyez prudents si vous voyagez en voiture. Arrêtez-vous plusieurs fois sur la route . C' est vital ! Voici ce qui m' est arrivé, il y a quelques années, par une fin de mois d' août...
Automne 88... tout de suite après mon divorce. Sur l' insistance d' une amie qui me poussait à sortir, j' avais fait la connaissance de Giorgio, un soir, au Casino d' Aix-les-Bains.
C' était un sentimental. Pas intello mais touchant avec sa verve de méridional et sa larme à l' oeil au moindre épanchement. Il dansait à merveille... En bon "chargé d' affaires", la technique et la robotique le faisaient vivre. Il n' allait pas par quatre chemins. Je lui avait plu et le lendemain de notre rencontre, on se revoyait déjà dans un bar à Chambéry, autour ...d' une menthe à l' eau !
Costume, chemise, cravate, il avait un style de commercial. Barbu, beau sourire, mains douces, sa tournure m' attirait. Notre relation partait sous de bons augures. Il amusait Gladys, ma chipie... Comme des gosses, ils se chatouillaient à mourir de rire ! Un mois après, Giorgio logeait chez nous.
Mère dialysée, père suicidé...son contexte familial était douloureux. Tous les dimanches après-midi, nous allions voir Monia. Elle habitait Myans et vivait seule dans sa grande maison depuis la disparition tragique de son mari. Son unique voisine, c' était sa fille Maria. Elle ne lui adressait plus la parole depuis quinze ans ! Histoire de famille un peu obscure...La rancune s' éternisait. Le "pater" en était mort. Il avait mis fin à ses jours en s' asphyxiant avec les gaz de sa voiture, dans son garage.
Giorgio plaignait beaucoup sa mère. Depuis vingt ans, un taxi l' emmenait deux fois par semaine à l' hôpital. Ses reins ne fonctionnaient plus. Supplice permanent de cette pauvre femme de soixante ans...On lui en aurait donné quatre-vingts ! Amaigrie, bancale, jaunie par la maladie, elle affrontait son handicap avec courage. Magnésium, potassium, calcium, phosphore, vitamines, elle savait tout sur les aliments qui l' aideraient à tenir le coup...Prise en charge admirable mais Monia arrivait au bout du rouleau, épuisée. Le rhum et les cigarettes la soutenaient encore. Le jambon d' Aoste lui rendait son sourire. Toute sa patrie était là, dans ses fines tranches de viande salée qu' elle détachait avec d' infinies précautions. Elle descendait péniblement l' escalier, à l 'envers, pour ne pas trébucher, et n' entendait plus le téléphone. Son corps et sa mécanique l' accaparaient complètement.
Nous repartions toujours de Myans, attristés, mais notre vie commune prenait le dessus, heureusement. Gorgio me parlait souvent de sa maison de Méry. Il avait tout fait lui-même...Les sols, les tapisseries, les peintures, la cheminée et les aménagements extérieurs. Il rêvait d' y retourner...avec moi ! J' étais "sa bichette", en qui il mettait tellement d' espoir ! Trompé, trahi, si fortement déçu par sa femme...Cette jolie garce qu' il avait trop aimée, pillait sa résidence, brûlait la pelouse, javellisait les plantes et détournait son fils. "Titi" venait nous voir cependant, un dimanche sur deux. Les choses se passaient bien avec Gladys. Ils avaient le même âge, quatorze printemps.
Nous avions assez vite échaffaudé un nouveau projet de vie, à quatre...Giorgio ne se mêlait jamais de ma vie professionnelle. L' enseignement n' était pas sa tasse de thé et moi, son univers d' installations électriques, de câblages et de contrats à l' étranger m' intéressait peu. Nous restions différents mais nous voulions la même chose : être heureux.
( à suivre ! )
Publié par little stella à 09:07:46 dans rencontre | Commentaires (22) | Permaliens
Tu peux jouer au caillou
il suffit de ne pas bouger
très longtemps, très longtemps.
Tu peux jouer à l' hirondelle
il suffit d' ouvrir les bras
et de sauter très haut, très haut.
Tu peux jouer à l' étoile :
il suffit de fermer l' oeil,
puis de le rouvrir
beaucoup de fois, beaucoup de fois.
Tu peux jouer à la rivière :
il suffit de pleurer,
pas très fort, pas très fort.
Tu peux jouer à l' arbre :
il suffit de porter quelques fleurs
qui sentent bon, qui sentent bon.
( Alain Bosquet )
Publié par little stella à 06:06:24 dans rencontre | Commentaires (4) | Permaliens
Publié par little stella à 01:49:35 dans rencontre | Commentaires (2) | Permaliens
(Fleur de pluie de Cendrine Rovini)Publié par little stella à 18:10:56 dans rencontre | Commentaires (2) | Permaliens
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